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Revue des marques : numéro 63 - juillet 2008
 

La nutrition, entre mieux-être et discordance

Les arcanes de la nutrition puisent dans la plus grande complexité et la plus grande évidence. Le peu" touche parfois à l'excès, et le tout" est moins varié qu'on croit. De la maîtrise du plaisir, et réciproquement !

PAR DANIELLE RAPOPORT*


Danielle Rapoport
Danielle Rapoport
Hormis l'enjeu collectif d'importance qu'est la nutrition, celle-ci apparaît comme le nouvel Eldorado des industries agroalimentaires. Il n'est pas de produits, de conditionnements, de discours publicitaires, qui n'aient à cœur de promouvoir les bienfaits et les bénéfices incontournables auxquels nos comportements, nutritionnellement corrects, nous conduiront si nous voulons bien y mettre du nôtre. Cette discipline ancestrale se propose aujourd'hui de mettre les corps et les esprits au diapason de la maîtrise, de la mesure et de l'équilibrage, des normes et des exigences du marché. Il ne s'agit plus seulement d'avoir une ligne et une forme musculaire inoxydables, mais de donner au corps les nutriments et les règles de vie qui le mèneront à plus de longévité, à une résistance plus grande aux maladies et, last but not least, à une réversibilité du temps, confinant le vieillissement et pourquoi pas la mort au placard dans son déni collectif et individuel.

Le devoir de savoir

La nutrition prend les figures diverses de la précaution, de la prévention et du soin de soi, avec en toile de fond le fantôme opérant des catastrophes sanitaires passées et à venir. Elle en oublie parfois et simplement l'effet bénéfique du plaisir, et du mental sur le physiologique. Le besoin de savoir ce que l'on mange jouxte le précepte je suis ce que je mange", dans une articulation paradoxale. Car l'être" n'a pas forcément besoin et envie de savoir" pour préserver son confort psychologique. Mais il est aujourd'hui un devoir de savoir, et la dramatisation médiatique des crises est là pour nous le rappeler, entretenant les craintes récurrentes, qui se transformeront en peurs ou au mieux en soupçon, entraînant des attitudes d'évitement ou de boycottage de produits et de marques.

De plus, être mieux" en mangeant peut convenir aux nantis dont le bagage socioculturel permet de faire le tri entre les effets d'annonces, pour éviter le terreau de la confusion et l'activation des peurs. La nutrition, érigée en science plus qu'en philosophie et art de vivre, est le contrepoint rationalisant de l'émotionnel porté par les crises alimentaires et les catastrophes sanitaires, dont la vache folle" est l'empreinte consacrée. Catastrophe", parce que malgré le faible nombre de victime humaines, des millions de bovins et de gallinacés ont fait l'objet d'un abattage systématique, pour externaliser l'angoisse des individus en faisant la part du bien et du mal, du sain et du malsain, rendus visibles par ce massacre. Les informations nutritionnelles de jadis s'adressaient au bon sens et au maintien d'une santé définie par l'absence de maladie. Elles deviennent des injonctions censées nous procurer une santé plus globale, sollicitant à la fois le physiologique et le cérébral, soutenues par des preuves scientifiques" et tout en jouant de la palette infinie de la jouissance et de l'épanouissement de soi. La démarche affecte – dans le sens d'une coloration affective – la relation de soi à soi, aux autres et au monde. Car c'est bien vers un nouveau statut de personne et de consommateur que l'on nous presse d'aller, et parfois contre notre gré.

Le mangeur français rechigne à médicaliser ses prises alimentaires et à transformer son plaisir en règles et comptes.

Quand le bon sens refait sens

Il nous faut d'abord croire en la recherche scientifique, ce qui en soi n'est pas plus mal, car notre notion du progrès en sera ravivée et par là nos capacités projectives dans l'avenir. Mais si les adeptes du mieux-être s'attachent au miroitement des plus récentes découvertes scientifiques", ils se cramponnent avec la même énergie à leur propre défiance vis-à-vis des institutions, des marchés, des marques, des allégations nutritionnelles et de leur médiatisation. Entre désir de croyance, défiance et soupçon, petits arrangements avec soi-même et son pouvoir d'achat, enracinements culturels et préférences alimentaires, la partie n'est pas gagnée. Ni pour les industriels qui doivent faire valoir leur bonne foi, ni pour les scientifiques, leurs preuves et leur objectivité, ni pour l'offre elle même qui joue sa crédibilité.

Le mangeur fera le reste, et pour lui la tâche n'est pas simple non plus. Quand le bon sens refait sens en vantant les vertus d'aliments sempiternels et simples comme la pomme et la tomate, ou même une bonne alimentation animale – ce qui semble la base de la base ! – chacun y retrouvera ses petits. Mais quand il s'agit de croire dans les vertus du baobab par exemple, un compromis conceptuel fera préférer les vertus stimulantes de l'exotisme à la recherche de la preuve produit", invérifiable par ailleurs, car qui prendra le temps d'étudier le mystère et les bienfaits de l'arbre pharmacien" ? Les arcanes de la nutrition puisent donc à la fois dans la plus grande complexité et la plus grande évidence. La découverte des vertus d'un ingrédient rare jouxte celle d'une alimentation optimisée, variée, non excessive et supplémentée d'un savoir sur l'aliment. Le mangeur français rechigne certes à médicaliser ses prises alimentaires et à transformer son plaisir en règles et comptes. Il préfère croquer directement au plaisir d'une pomme plutôt qu'aux bénéfices de ses polyphénols".Mais si pour contenter l'omnivore il faut manger de tout et un peu", et pour survivre en société en partager les biens, cette vision idéalisée a perdu de son innocence. Car les biens s'individualisent, le peu" touche parfois à l'excès, et le tout" est moins varié qu'on croit. L'enjeu de la nutrition sera donc d'articuler le plaisir à la maîtrise, dans un équilibrage acceptable, s'il ne tourne pas à la complication de l'acte de manger et à une norme trop rigide.

La montée du souci de soi et d'un individualisme forcené, couplés avec une préoccupation sanitaire, le tout saupoudré de méfiance vis-à-vis de l'industrialisation alimentaire massive, explique le besoin de penser l'aliment autant que de le manger.

Penser l'aliment autant que le manger

Du plus loin que l'on se souvienne, la nutrition, étymologiquement liée au sein maternel, a toujours été un lieu de questionnement, car il s'agit bien d'incorporer des morceaux de monde en soi. Déjà dans la Bible, l'homme assure et assume sa place face à un Dieu qui lui octroie son statut d'humain à partir d'un interdit. À l'homme de le transgresser et de construire, au fil du temps générationnel, sa capacité à produire et à se développer, à faire la part entre le Bien et le Mal – primauté de la justice –, le Bon et le Mauvais – pour choisir des aliments qui seront bons à manger et à partager dans un système de rituels qui annulent leur caractère potentiellement anxiogène.

La nutrition, entre mieux-être et discordance

Éviter les aliments délétères n'est cependant pas suffisant pour faire sens et expliquer l'engouement nutritionnel d'aujourd'hui. La montée du souci de soi et d'un individualisme forcené, couplés avec une préoccupation sanitaire, elle-même tributaire de l'allongement de la durée de la vie et de la jeunesse, le tout saupoudré de méfiance vis-à-vis de l'industrialisation alimentaire massive, explique le besoin de penser l'aliment autant que de le manger. D'autant que l'angoisse de l'anomie est activée par l'éclatement des repas, des repères, les prises individuelles, etc. Penser" l'aliment permet d'élaborer une distance, qui éloignerait l'homme de son animalité si proche et de sa barbarie – encore que l'animal ait des règles alimentaires loin de sa sauvagerie supposée. Les contes de fées, comme autant d'exorcismes, débordent de métaphores de dévoration et de transgression – les adultes mangeant leurs propres enfants, les enfants des nourritures étranges les conduisant de l'autre côté du miroir...La mise à distance, par un savoir-manger et la volonté de savoir ce que l'on incorpore, vient en contrepoint de ces dangers potentiels fortement médiatisés. La maîtrise de l'alimentation aurait donc un effet d'annulation de l'angoisse et de régulation des échanges avec le monde extérieur et des relations aux autres. Cette réflexivité s'est matérialisée par les prières d'avant et après les repas, les rites familiaux et religieux, les choix et interdits alimentaires, l'inscription dans les traditions régionales, les pratiques du végétarisme ou de la macrobiotique, l'alternance des saisons, comme autant de constructions sociales et culturelles, activant les imaginaires et inscrivant les manières de faire dans une grammaire rassurante, et créatrice de lien social.

Que penser de l'hyper attention nutritionnelle d'aujourd'hui, nouée aux crises alimentaires et aux catastrophes sanitaires ? Comment ne pas sursauter devant l'ambiguïté de la démarche, entre principe de précaution, système de prévention, et marketing du bien-être, de la forme et de la longévité dus aux exigences du marché ? De plus, la mise à distance nécessaire pour une alimentation humanisée, si elle passe essentiellement par le souci exacerbé d'un corps individualisé et d'un souci de soi dénué d'attention aux autres, a-t-elle la même vertu de lien et d'apaisement que les rituels conviviaux jouant la carte du temps et des biens partagés ? Et surtout, comment penser la fracture qualitative et nutritionnelle, associée depuis peu au fantasme – ou à la réalité – d'un manque de nourriture possible, par pénurie annoncée ou économies obligées ? Les nouveaux enjeux des ressources alimentaires et de leur distribution influenceront-ils les façons de produire, de penser l'aliment et la manière de se nourrir ? La nutrition, qui devrait trouver une voie médiane entre le trop normatif et le transgressif, posera-t-elle ces questions à l'aune des changements annoncés ? À suivre.

* Psychologue, directrice de DRC, études des modes de vie et de la consommation.
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